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Chèvres et taureaux
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Date de publication : 9 avril 2020.


Retour de Delphes permalien - haut de page

Un soir, un homme se présente au palais de Trézène. Il s'appelle Égée. Il règne sur Athènes. Malgré ses mariages sucessifs, il est resté sans descendance. Il rentre de Delphes où il est allé prendre, au sujet de sa stérilité, un oracle qu'il n'a pas compris : la prêtresse a parlé d'un pied, sortant d'une outre, qui ne devait pas être délié avant que le voyageur n'arrive chez lui.

Pitthée, le roi de Trézène, passe pour habile à démêler les paroles du Dieu. Il écoute cette énigme que lui apporte Égée. Il songe que le terme askos, dont Apollon s'est servi, désigne une outre, celle où l'on transporte le vin, mais aussi une peau, du cuir. Il murmure plusieurs fois le nom de son visiteur – « Égée », Aigeús. D'autres mots naissent sur ses lèvres : aix – la chèvre –, aigéos – ce qui vient de cet animal –, aigis – la peau de cette bête mais aussi l'égide, le bouclier protecteur que porte Athéna, et qui fut confectionné par Zeus avec le cuir de sa nourrice, la chèvre Amalthée. Aigis, c'est enfin l'orage, la tempête que déchaîne le Dieu souverain – c'est un symbole de puissance.

Apollon, une fois de plus, a joué sur les mots – Pitthée comprend maintenant quel genre de pied peut bien se dresser hors de cette peau de bouc, de cette outre vaniteuse et pleine de vin qu'il reçoit sous son toit. Le Dieu a exaucé le roi d'Athènes, le rendant capable d'engendrer, mais il lui recommande tempérance et chasteté en chemin – il serait préférable qu'Égée attende, pour boire et pour aimer, de revoir son palais.

Pitthée ne dit pas un mot. Il sait et il se tait. Il cherche comment tirer profit de cet oracle dont le sens échappe à l'Athénien. Il aimerait que rejaillisse sur sa famille un peu de la puissance divine dont Égée vient d'être investi. Alors il fait boire son visiteur, le jette dans le lit de sa fille Éthra. Le lendemain, quand Égée reprend sa route, l'adolescente porte un enfant : ce sera Thésée.

Il existe une autre version de cette histoire : dès que le roi d'Athènes eût quitté sa couche, Éthra aurait gagné à gué une île voisine. Là, cette même nuit, elle aurait connu Poséidon – Pithée fera courir le bruit que son petit-fils est d'ascendance divine.

Un jeune Hercule permalien - haut de page

Thésée grandit sans savoir qui est son géniteur. Fils sans père d'un père sans héritier, il se prend d'admiration, puis de passion, de jalousie pour Hercule, son parent – leur mères, en effet, sont cousines. Il brûle d'égaler les hauts faits du héros, au point d'en pleurer de rage et d'en perdre le sommeil. Adolescent vigoureux, il rêve d'une occasion qui lui permettrait de prouver sa valeur.

Le temps vient où la mère livre au jeune homme le secret de sa conception : des années plus tôt, avant de quitter Trézène, Égée a caché sous une pierre une paire de sandales, un bouclier, une épée. Thésée soulève facilement la roche, s'empare de ces signes de reconnaissance, manifeste le désir d'aller trouver son père.

Deux routes conduisent à Athènes. La première, par mer, est la plus sûre, quand la seconde fait traverser une forêt infestée de brigands. Thésée reste sourd aux supplications de sa mère et de son grand-père ; il refuse de s'embarquer, s'enfonce dans les bois, massacre en chemin Périphétès, Sinis – dont il viole la fille Périgouné –, Sciron, Cercyon, Procuste, tue également une truie gigantesque et sanguinaire qui terrorise les habitants de Crommyon et dont Plutarque, dans la vie qu'il consacre à notre héros, écrit qu'il pourrait s'agir d'une femme de mauvaise vie, d'une prostituée.

Enfin le jeune homme arrive à Athènes, se fait reconnaître, trouve le moyen de massacrer un taureau gigantesque qui ravage la province de Marathon, puis encore de défaire, seul, une armée levée contre lui.

Chair fraîche permalien - haut de page

C'est alors que se présentent, venus de Crète, les envoyés du roi Minos à qui, tous les neuf ans, les Athéniens doivent livrer, en tribut, sept jeunes garçons et sept jeunes filles : enfermés dans le Labyrinthe, ils seront dévorés par le Minotaure.

Thésée, aussitôt, annonce qu'il embarquera pour la Crète, convaincu qu'il peut l'emporter sur le monstre. Cette fois-ci, c'est aux supplications de son père qu'il fait la sourde oreille. Il sacrifie à Aphrodite une chèvre qui, sous la lame du couteau, se transforme tout à coup – fait extraordinaire – en bouc, puis il s'embarque, avec les autres victimes, sur un navire auquel les Athéniens, en signe de deuil, ont donné une voile noire.

Le père, transi d'inquiétude, et le fils, savourant déjà sa victoire, ont convenu d'un code : Thésée emporte une voile blanche qu'il hissera, s'il est vainqueur, à son retour – Égée, veillant du haut de sa citadelle, connaîtra ainsi, au plus vite, quel sort attendait son fils.

Ces sept garçons et ces sept filles, offerts en sacrifice, ne sont pas tout à fait sept garçons et sept filles. Thésée, en effet, a imaginé une ruse : à deux des jeunes femmes, il a substitué deux jeunes hommes, au visage délicat mais vaillants au combats, qu'il a lavés, maquillés, parfumés, travestis.

On vient trouver Dédale permalien - haut de page

Des années plus tôt, un autre Athénien a quitté Athènes pour la Crète : c'est Dédale, le sculpteur, l'ingénieur, le créateur de machines, banni par les siens pour avoir précipité, du haut de l'Acropole, son neveu Talos – adolescent encore, Talos avait inventé la scie et le compas, manifestant un génie dont Dédale craignait qu'il finisse par faire de l'ombre au sien.

Réfugié à la cour de Minos, Dédale voit un jour se présenter à lui la reine Pasiphaé. Elle brûle de désir pour un taureau blanc que Poséidon a fait sortir des flots. Elle implore l'Athénien de favoriser sa passion. Dédale met au point un étrange appareil, une structure de bois, mobile, ayant apparence de vache – une interface, une couche d'abstraction destinée à tromper l'animal, dans laquelle la reine se glisse et qui lui permet de recevoir, en elle, le beau taureau blanc.

Neuf mois plus tard, Pasiphaé accouche d'un monstre. Le splendide animal qui a engendré cet enfant, Poséidon l'a suscité à seule fin que Minos lui en fasse le sacrifice ; le roi a cru pouvoir tromper la divinité en gardant la bête dans son troupeau, à laquelle il en a substituée une autre, de moindre beauté. Poséidon s'est vengé de Minos, faisant surgir en son palais un être contre-nature.

Et de même que Thésée, en grandissant, tâchant d'égaler Hercule, sème une violence égale à celle des brigands qu'il massacre à plaisir, de même Astérion – car tel est le nom que sa mère a donné à son petit –, avide de coups et de chair humaine, devient-il, sous le toit de Minos, une force incontrôlable et dangereuse. C'est le roi maintenant, qui se présente chez Dédale : il lui demande de concevoir une prison dont nul ne puisse échapper. L'ingénieur se met au travail. Il invente le Labyrinthe.

Dans le Labyrinthe permalien - haut de page

Thésée débarque en Crète. Ariane, une des filles du couple royal, la demi-sœur du Minotaure, s'éprend du jeune homme. Pour lui, elle vole à son père une épée, qui transpercera le monstre. Elle lui donne également une pelote de fil, qu'il dévidera, à mesure de son avancée dans les couloirs trompeurs, et qui lui permettra, une fois vainqueur, de retrouver son chemin. Notre héros promet à Ariane de l'épouser.

On pousse les Athéniens dans le Labyrinthe. Thésée prend leur tête, les quitte bientôt, se porte à la rencontre du Minotaure, de ses gémissements tragiques, de son odeur de fauve. Il affronte, dans l'obscurité, cette créature qui descend comme lui de Poséidon – au cours d'une mêlée confuse, il devine que son épée plonge dans la gorge de son adversaire. Du sang gicle sur sa poitrine, sur son visage, coule sur sa main et sur son avant-bras. La bête meurt sans jeter un cri.

Le brave, soudain, prend peur. Une solitude immense s'élève en lui. Il cherche à tâtons sa pelote, suit le fil, sort enfin au grand air, saute sur son navire et s'apprête à lever l'ancre quand Ariane accourt. Il se souvient qu'il a promis de l'épouser – elle embarque avec lui.

Mort ou vif permalien - haut de page

Ariane n'atteindra jamais Athènes : dans des circonstances sur lesquelles les auteurs de l'Antiquité ne s'accordent pas, Thésée la laisse sur une île déserte et poursuit, seul, vers la gloire.

Enivré par son succès, il oublie une autre promesse, celle qu'il a faite à son père. Le navire qui vogue vers Athènes porte la même voile, signe de deuil, qu'il avait en quittant la ville.

Du haut de la citadelle où il désespère, le vieux roi Égée aperçoit sur les flots un point qui grossit. C'est le navire, venu de Crète, auquel il n'a cessé de penser. Tout à coup son cœur cesse de battre : la voile est noire. Égée bascule au-dessus du parapet et s'abîme dans la mer qui, aujourd'hui, porte son nom.

Naissance de l'information en Grèce antique permalien - haut de page

En considérant mon ordinateur, tout à coup j'ai pensé à ce retour de Crète. J'ai compris que la voile de Thésée – noire, blanche, binaire – était destinée à transmettre ce qui s'appelle aujourd'hui un bit d'information.

Il m'a aussi paru que je tenais là comme un exemple ancestral de bug, c'est-à-dire de programme mal conçu, de défaillance technique – humaine – dans la transmission d'un message.

À mesure que je me racontais ces aventures – allant piocher dans Plutarque, dans Ovide, dans Robert Graves et quelques autres –, j'ai aperçu combien l'information circulait mal entre Delphes, Athènes et la Crète : incomplète, dégradée, trompeuse, détournée, inattendue, elle mène à leur perte les fous qui la recherchent et qui pensent la manipuler.

Le monde ne demeure pas tel que les personnes bien informées se le représentent. Sous la pression des choses, la fragile couche de l'information se fissure. Un homme est aussi une chèvre. Une chèvre se transforme en bouc, et des garçons en filles. Une femme-machine s'accouple avec un dieu métamorphosé en taureau. Un bébé naît pourvu d'une tête d'animal.

On ne sait pas, dans ces histoires, ce que les mots désignent. Une légende incompréhensible se forme sur des identités fragiles et mouvantes, émerge de versions contradictoires – les mythes ne portent aucun message, aucun jugement, aucune information.